mercredi, 21 octobre 2009

Retour du Québec

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Lors de leur périple nord-américain, Tocqueville et Beaumont poussèrent jusqu’à la frontière, Saguinaw Bay sur le lac Huron, qu’ils atteignirent le 26 juillet 1831, après avoir traversé « le désert », entendons ici, la "Wilderness", la grande forêt.
"Ce voyage au bout du monde, l’expérience anthropologique particulièrement intéressante qu’il permet, se prête à la réflexion philosophique. La petite « colonie » (même si le terme est un peu impropre) qui vit là comporte une trentaine d’habitants et met en présence cinq groupes humains tout à fait différents : les Indiens, les métis, les Anglais et les Français, et les pionniers américains.
Les métis nommés les Bois-Brûlé, sont généralement les fils de blancs d’origine française qui ont épousé une Indienne, fondé une famille et vivent de la chasse et de la vente des peaux. Leur rencontre se fit de façon surprenante Pour arriver à Saginaw, les voyageurs doivent traverser la rivière, le passeur que Tocqueville a pris pour un Indien lui dit soudain avec cet accent caractéristique, celui des Bas-Normands de son village
: « N’allez pas trop vitement, y en a des fois ici qui s’y noient. » « Mon cheval m’aurait adressé la parole que je n’aurais pas, je crois, été plus surpris », ajoute Tocqueville. La surprise ne s’arrête pas là, le Bois-Brûlé se met soudain à chanter, là-bas, au bout du monde, à près de 6 000 kilomètres de Paris :
« Entre Paris et Saint-Denis
Il était une fille…
»
On serait surpris à moins ! Et le lendemain, nouvel étonnement : le métis était absent mais sa jeune femme, une Indienne, psalmodiait sur un air indien Les cantiques de la Providence !
Quant aux Anglais et aux Français, leur proximité et leur cohabitation au bout du monde ne font qu’accentuer les contrastes entre deux types d’hommes, deux civilisations, deux façons d’envisager le monde et la vie. Le Français est avenant et cordial, volontiers casanier, mais il se montre capable de se soumettre aux conditions les plus rudes, de vivre avec les Indiens, ou près d’eux, d’assimiler leurs coutumes et même de prendre femme. L’Anglais, lui, est froid, tenace, argumentateur. Ce serait une illusion de croire que ce portrait moral est le fait d’un anglophobe convaincu, Tocqueville au contraire a toujours eu la plus grande considération envers les Anglais (et n’oublions pas que Marie Mottley est anglaise). À ces quatre spécimens d’humanité, il convient d’ajouter le plus important en ces lieux : l’Américain, l’homme nouveau, le pionnier".


Ensuite, les deux amis voyagent pendant deux semaines (21 août – 3 septembre ) dans le Bas-Canada, de Montréal à Québec (où ils séjournent une semaine) et découvrent que leurs compatriotes, abandonnés par le traité de 1763, constituent une population vivace et attachante ; Tocqueville retrouve-là les descendants de ses chers compatriotes :
‘Laissons place pour commencer au témoignage donné par Alexis à sa belle-sœur Émilie : « Si jamais vous allez en Amérique, chère sœur, c’est là qu’il faut venir vous établir. Vous retrouverez vos chers Bas-Normands trait pour trait. Monsieur Gisles, madame Noél , j’ai vu tous ces gens-là dans les rues de Québec, les beaux du pays ressemblent à vos cousins de la…. j’ai oublié le nom, c’est à s’y méprendre et les paysans nous ont assuré qu’ils n’avaient jamais besoin d’aller à la ville parce que c’étaient les « créatures » qui se chargeaient de tisser et de faire leurs habits».’P1050638_2.JPG (Voir : Tocqueville, un destin paradoxal, Bayard 2005, p. 84-94)

Ce fut donc un très grand plaisir, pour moi, d’aller, à la demande de mes amis philosophes et sociologues, donner cinq conférences sur Tocqueville dans les universités de Laval (Québec) et de Motréal (Uqàm), regrettant de ne pouvoir répondre à l’invitation de l’université d’Ottawa qui arriva hors délai en raison de la réservation de la compagnie aérienne.
A la demande de mes amis Québécois, je mettrai le texte de ces communications en ligne afin que chacun puisse en prendre connaissance.
Je reviendrai également sur l’état actuel de la société québécoise qui a remarquablement réussi sa « Révolution tranquille » et constitue un modèle de société multiculturelle et ethnique, apaisée et véritablement démocratique, ce dont on rêve comme d’ un « Paradis perdu » ; et fait très notable, dans cette société pacifiée, les forces de police apparaissent comme peu nombreuses ; mais ceci explique cela !

 

Trois conférences à Québec

 

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M. Philip KNEE Faculté de Philosophie Bureau 426 Pavillon Félix-Antoine-Savard

2325 rue des Bibliothèques Université Laval Québec QC G1V 0A6 Canada

Conférence de Jean-Louis Benoît

Les Ateliers de philosophie moderne et contemporaine dans le cadre du séminaire de Philip Knee (PHI-7201 – morale et politique) auront l'honneur d'accueillir Jean-Louis Benoît pour une conférence intitulée: « Tocqueville, religion et société », le lundi 5 octobre à 15h30, à la salle 413 du pavillon Félix-Antoine-Savard.

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Québec Cégep Sainte Foy

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Conférence de Jean-Louis Benoît, mercredi 7 octobre

"L'actualité de Tocqueville - une éthique du politique : la dénonciation du racisme, de l'esclavage et du génocide des Indiens, Démocratie et religion, individualisme démocratique et toute puissance de l'Etat, risques et enjeux de la démocratie moderne... et quelques éléments sur l'expérience québécoise de Tocqueville".

 

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Deux conférences à Montréal

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Jean-Louis Benoît – Démocratie et religion chez Tocqueville

La Chaire UNESCO d'étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique,

La Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie

lancent une série de conférences conjointes sur les fondements de la démocratie moderne.

Pour l'année 2009-2010, le thème retenu est : RELIGION ET POLITIQUE

Vous êtes cordialement invités à la première conférence:Démocratie et religion chez Tocqueville

Par Jean-Louis Benoît, Agrégé de l'Université,

Docteur ès Lettres, Professeur des Classes Préparatoires aux Grandes Écoles (e.r.)

Mercredi 14 octobre, de 15h30 à 17h. - local D-R200 Avocat du diable : Yves Couture – UQAM -

PUBLISHED IN: PHILOSOPHIE POLITIQUE TOCQUEVILLE UNESCO UQAM ON AT 9:21 PM LEAVE A COMMENT

Cette conférence qui étudie les liens entre démocratie et religion chez le plus célèbre visiteur des États-Unis, Tocqueville, par un spécialiste de l'auteur, ouvre le séminaire conjoint sur les fondements de la démocratie moderne sur le thème en 2009-2010 de Religion et Politique.

Unité responsable : Chaire UNESCO d'étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique

 

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Université du Québec à Montréal Séminaires 2009-2010 - Département de science politique -

 

CONFÉRENCE - SÉMINAIRE DÉPARTEMENTALimages.jpeg

1er Séminaire départemental

La réception de Tocqueville en France aujourd’hui

Conférencier :

Jean-Louis Benoît

Agrégé de l’Université, Docteur ès Lettres, Professeur des Classes Préparatoires aux Grandes Écoles (e.r.)

Président et commentateur :Yves Couture - Professeur, Département de science politique, UQAM -

Jeudi 15 octobre 2009, 12h30 à 14h00 Local A-3316

 

 

mercredi, 23 septembre 2009

que le pouvoir arrête le pouvoir

images.jpegDisciple de Montesquieu, Tocqueville considère qu'il est absolument obligatoire que le pouvoir arrête le pouvoir, si l'on veut éviter le despotisme!images.jpeg

Je pense donc qu'il faut toujours placer quelque part un pouvoir social supérieur à tous les autres, mais je crois la liberté en péril lorsque ce pouvoir ne trouve devant lui aucun obstacle qui puisse retenir sa marche et lui donner le temps de se modérer lui-même.images.jpeg

La toute-puissance me semble en soi une chose mauvaise et dangereuse. Son exercice me paraît au-dessus des forces de l'homme, quel qu'il soit, et je ne vois que Dieu qui puisse sans danger être tout-puissant, parce que sa sagesse et sa justice sont toujours égales à son pouvoir. Il n'y a donc pas sur la terre d'autorité si respectable en elle-même, ou revêtue d'un droit si sacré, que je voulusse laisser agir sans contrôle et dominer sans obstacles. Lors donc que je vois accorder le droit et la faculté de tout faire à une puissance quelconque, qu'on l'appelle peuple ou roi, démocratie ou aristocratie, qu'on l'exerce dans une monarchie ou dans une république, je dis: là est le germe de la tyrannie, et je cherche à aller vivre sous d'autres lois.images.jpeg

Ce que je reproche le plus au gouvernement démocratique, tel qu'on l'a organisé aux États-Unis, ce n'est pas, comme beaucoup de gens le prétendent en Europe, sa faiblesse, mais au contraire sa force irrésistible. Et ce qui me répugne le plus en Amérique, ce n'est pas l'extrême liberté qui y règne, c'est le peu de garantie qu'on y trouve contre la tyrannie.

Lorsqu'un homme ou un parti souffre d'une injustice aux États-Unis, à qui voulez-vous qu'il s'adresse ? À l'opinion publique ? c'est elle qui forme la majorité; au corps législatif ? il représente la majorité et lui obéit aveuglément; au pouvoir exécutif ? il est nommé par la majorité et lui sert d'instrument passif; à la force publique ? la force publique n'est autre chose que la majorité sous les armes; au jury ? le jury, c'est la majorité revêtue du droit de prononcer des arrêts: les juges eux-mêmes, dans certains États, sont élus par la majorité. Quelque inique ou déraisonnable que soit la mesure qui vous frappe, il faut donc vous y soumettre .

Supposez, au contraire, un corps législatif composé de telle manière qu'il représente la majorité, sans être nécessairement l'esclave de ses passions; un pouvoir exécutif qui ait une force qui lui soit propre, et une puissance judiciaire indépendante des deux autres pouvoirs; vous aurez encore un gouvernement démocratique, mais il n'y aura presque plus de chances pour la tyrannie.images.jpeg

Je ne dis pas que dans le temps actuel on fasse en Amérique un fréquent usage de la tyrannie, je dis qu'on n'y découvre point de garantie contre elle, et qu'il faut y chercher les causes de la douceur du gouvernement dans les circonstances et dans les mœurs plutôt que dans les lois.images.jpeg

De la démocratie en Amérique, 1835,2e partie, ch. VII.

jeudi, 10 septembre 2009

La démocratie, l’Eglise et l’Etat…relire Tocqueville

 

Voici ce que je viens de trouver sur un site UMP : http://catholiques-ump.typepad.fr/catholiques_de_lump/

On se rappelle sans doute que depuis quelque temps, aussi bien Sarkozy que Benoît XVI ont cru bon de faire appel à Tocqueville lui-même pour justifier leur appel à une laïcité positive ; en fait ce qu’ils souhaitent c’est plus de laïcité du tout.

Rappelons quand même que si l’Eglise catholique pouvait régenter notre vie quotidienne, il n’y aurait ni procréation assistée, ni fécondation in vitro, ni pilule ni préservatif, ni divorce, et quoi encore…

Souvenez-vous que Galilée n’a été réhabilité que voici quelques années, car pour l’obscurantisme, la religion catholique fait jeu égal avec les autres intégrismes religieux.

Voici donc le début du texte de nos vaillants jeunes de l’UMP, puis deux textes de Tocqueville que je vous conseille de lire !

Catholiques de l'UMP

Blog de libre réflexion par des catholiques membres de l'UMP. "On ne peut séparer l'homme de Dieu, ni la politique de la morale", Thomas More

Blog de libre réflexion Une "politique de civilisation" politique qui touche davantage encore à l’essentiel, à notre façon d’être dans la société et dans le monde, à notre culture, à notre identité, à nos valeurs, à notre rapport aux autres, c'est-à-dire au fond à tout ce qui fait une civilisation.

Depuis trop longtemps la politique se réduit à la gestion restant à l’écart des causes réelles de nos maux qui sont souvent plus profondes. J’ai la conviction que dans l’époque où nous sommes, nous avons besoin de ce que j’appelle une politique de civilisation." (extrait des voeux de Nicolas Sarkozy aux Français)

Bien que cette politique reste à définir, ce voeux rappelle celui de Jean-Paul II : l'établissement de "la civilisation de l'amour". Il s'agit pour nous catholiques d'un travail de long terme à mener sur la culture, l'éducation et le développement du sens de la dignité de la personne humaine. Cette politique de civilisation est bien différente de la simple gestion des problèmes économiques et sociaux à court terme, à laquelle s'est trop souvent cantonnée la Droite ; c'est ce qu'a bien compris Sarkozy.

Si une nouvelle politique de civilisation doit être mise en oeuvre, ce qui serait très souhaitable, il incombe aux Catholiques d'y apporter leur pierre, pour qu'elle ne se fasse pas sans eux !

 

N'est-ce pas beau comme l'antique?

Benoit XVI & Sarko.jpgBenoît XVI et Sarkozy n'ayant pas hésité à faire appel à Tocqueville, ils osent tout! je vous livre ici deux textes de Tocqueville que vous pourrez retrouver avec beaucoup d'autres dans : Tocqueville, Notes sur le Coran et autres textes sur les religions.

Lettre de Tocqueville à Corcelle,

15 Novembre 1843

Ce qui est [le] plus dangereux […] c’est l’esprit même du catholicisme, cet esprit intraitable qui ne peut vivre nulle part s’il n’est le maître. Le catholicisme, qui produit de si admirables effets dans certains cas, qu’il faut soutenir de tout son pouvoir parce qu’en France l’esprit religieux ne peut exister qu’avec lui, le catholicisme, j’en ai bien peur, n’adoptera jamais la société nouvelle, il n’oubliera jamais la position qu’il

a eue dans l’ancienne et toutes les fois qu’on lui donnera des forces, il se hâtera d’en abuser. Je ne dirai cela qu’à vous.

Mais je vous le dis, parce que je veux vous faire pénétrer dans ma plus secrète pensée. C’est celle-là qui me tourmente plus que toutes les autres. C’est cette idée générale qui m’occupe plus que toutes les idées particulières qui naissent des faits actuels15. Si ces faits n’étaient que la maladie, j’en prendrais

mon parti. Mais ils ne sont que le symptôme d’une maladie plus grave, plus durable. C’est ce qui me désole. Le clergé ressemble parfaitement aux hommes de l’Ancien Régime. Dès qu’un vent de popularité lui arrive ou que la main du pouvoir se tend vers lui, il se croit follement le maître de la société et, au lieu de profiter de cette fortune pour prendre dans la nouvelle hiérarchie une place utile et grande quoique secondaire, il

se fait briser en voulant se rasseoir à la première. Le même esprit qui a perdu la Restauration perdra toujours, j’en ai bien peur, le clergé et, malheureusement avec lui, la religion.

 

***

 

La dénonciation du lien de l’Église avec le pouvoir politique se fait plus vigoureuse encore lorsque celui-ci est, comme le second Empire, moralement indéfendable; cette compromission ne peut faire que continuer à la discréditer. Tel est le sens de la lettre faussement déférente mais vraiment très ironique qu’il adresse à l’évêque de Coutances en mars1858 ; par trois fois, en janvier, février, mars, l’évêque avait fait expédier un mandement dans les paroisses pour appeler à prier pour « L’Envoyé du Très-Haut » entendez Napoléon III !

Tocqueville n’imaginait pas « L’Envoyé du Très-Haut » avec les yeux globuleux et  la barbiche de Napoléon III, n’était-il pas, en outre, agnostique et fervent partisan de la séparation de l’Eglise et de l’Etat…

LETTRE À MONSEIGNEUR DANIEL, ÉVÊQUE DE COUTANCES

4 mars 1858

Monseigneur,

Je viens de recevoir l’Instruction pastorale que vous avez bien voulu m’adresser.

J’ai été très touché que vous ayez bien voulu vous souvenir de moi dans cette circonstance. Veuillez agréer l’expression de ma vive reconnaissance. Je vous ai lu, Monseigneur; je vous ai admiré. J’ai admiré cette abondance de la parole qui n’ôte rien à la précision de l’idée; l’éclat du langage; la force de la pensée que les richesses de l’expression ornent et n’énervent point. J’ai reconnu, en un mot, les dons particuliers de votre éloquence, de cette éloquence qui pénètre dans l’esprit et touche le cœur.

En même temps que je vous exprime avec une parfaite sincérité ces sentiments que la lecture de votre Mandement m’a inspirés, me permettrez-vous, Monseigneur, de vous soumettre, avec toute la défiance que je dois avoir en moi-même quand je vous parle, une observation critique. Elle se rapporte à ce paragraphe du Mandement, pageþ31, où vous parlez de l’Envoyé du Très-Haut, Celui que sa grâce a choisi, ce Ministre des divins Conseils, etc. Il m’a paru que ces paroles impliquaient une sorte de consécration au nom de la religion [du gouvernement actuel]; et j’avoue avec candeur que venant d’un homme tel que vous, elles m’ont ému. Je ne veux point, assurément, entrer dans une discussion politique. Je me suppose ami des institutions actuelles (ce que je confesse que je ne suis point), et, partant de cette donnée même, je me demande s’il n’y a pas

quelque danger pour la religion à prendre parti pour le pouvoir nouveau et à le recommander en pareils termes au nom de Dieu. J’ai vu, de mon temps même, l’Église mêler aussi sa cause à celle du premier empereur; je l’ai vue de même couvrir de sa parole la Restauration; et il ne m’a pas semblé qu’elle eût

profité de cette conduite. Dans un pays en révolution comme le nôtre, les jugements qui sont portés sur le pouvoir du moment ne sauraient être unanimes. Dans ces temps malheureux, on ne blâme pas seulement les actes du gouvernement; on conteste sa moralité, ses droits. Il y a encore aujourd’hui, en France, un

grand nombre d’hommes qui regardent comme un acte de conscience de ne point reconnaître le nouveau pouvoir. Je crois qu’on ne saurait nier que parmi ceux-là il ne s’en trouve plusieurs qui par l’étendue de leurs lumières, l’honnêteté de leur vie, souvent par la sincérité de leur foi, sont les alliés naturels de l’Église, je dirais ses alliés nécessaires, si la religion n’avait sa principale force en elle-même.

Parmi ceux mêmes qui approuvent la marche actuelle du pouvoir, combien peu ont honoré ses débuts et ses premiers actes? [Violer les serments les plus solennellement prêtés ou rejetés, renverser par la violence les lois qu’on s’était chargé de protéger, mitrailler dans Paris des hommes désarmés pour inspirer une terreur salutaire et prévenir la résistance… Ces actes, et je pourrais assurément en ajouter beaucoup d’autres,]

ces actes peuvent être excusés et même approuvés par la politique; mais la loi morale universelle les réprouve [absolument]. Ceux qui ont présents ces souvenirs si récents de notre histoire [ne peuvent manquer d’éprouver] un trouble douloureux au fond de leur âme et une sorte d’ébranlement de leur croyance, en entendant les voix les plus autorisées couvrir de pareils actes au nom de la morale éternelle [un pouvoir si nouveau et qui a ainsi commencé].

Voilà du moins, Monseigneur, le doute que je me permets de vous soumettre, en faisant appel à votre indulgence en faveur d’un homme qui professe pour vous autant de respect que d’attachement…

 

Les passages entre crochets avaient été supprimés dans l’édition Beaumont, en 1864 par (ou pour la censure).

Au nom de la charité chrétienne, il serait bon de rappeler aux bergers du moment que sauf à vivre dans le péché, ils doivent savoir que l’Eglise catholique refuse le divorce, interdit aux divorcés l’accès aux sacrements et leur impose, s’ils sont remariés, ils doivent s’abstenir de relations sexuelles et vivre dans la chasteté !

L’Église catholique, quel esprit d’ouverture ; nul doute que Benoît XVI a rappelé toutes ces exigences également à Berlusconi et à Ingrid Betancourt !

 

vendredi, 04 septembre 2009

L'art du portait : Louis-Napoléon croqué par Tocqueville

Les Français revendiquent à cor et à cri leur sens de la démocratie et de la République, et nos hommes politiques...n'en parlons pas!

D'ailleurs ceux-ci ne tarissent jamais d'éloges, de livres, sur nos deux grands démocrates que furent Napoléon Ier, qui saigna la France à blanc, et son pseudo-neveu qui acheva la tâche de son "oncle".Napoleon3.jpg

"Nous avons fait (Napoléon Ier a fait) de nos alliés naturels, les Allemands, nos pires ennemis", écrivait Tocqueville à son neveu, attaché d'Ambassade à Vienne puis à Berlin. Quant à Napoléon III, que l'on admire tant également, il fut, lui aussi, constamment en guerre...jusqu'au Mexique, puis contre la Prusse, en 70. Idée de génie!

On connaît la suite, comme une généalogie biblique, 70 engendra 14 qui engendra 39-45.

Coût total des opérations :environ 100 millions de mort et une Europe condamnée au déclin.

Mais ne dites pas cela à Max Gallo ni aux autres.

Tocqueville qui fut, cinq mois,ministre des Affaires Etrangères, de celui que la hiérarchie catholique désignait à ses fidèles comme "l'envoyé du très-Haut" (ce qui fâchait Alexis qui n'imaginait pas celui-ci avec des yeux globuleux et une barbichette), et qui tenta, en vain d'empêcher cet obsessionnel de commettre son coup d'Etat, Tocqueville, dis-je, nous livre, dans ses Souvenirs, un délicieux portrait de l'empereur, esprit fumeux entouré de vauriens et de drôlesses!

"La nation l'avait choisi pour tout oser, et ce qu'elle attendait de lui, c'était l'audace et non la prudence. Il avait toujours, dit-on, été très adonné aux plaisirs et peu délicat dans le choix. Cette passion de jouissances vulgaires et ce gout du bien-être s'étaient encore accrus avec les facilités du pouvoir. Il y alanguissait chaque jour son énergie, y amortissait et rabaissait son ambition même.

Son intelligence était incohérente confuse, remplie de grandes pensées mal appareillées, qu’il empruntait tantôt aux exemples de Napoléon, tantôt aux théorie socialistes, quelquefois aux souvenirs de l'Angleterre où il avait vécu; sources très différentes et souvent fort contraires. Il les avait péniblement amassées dans des méditations solitaires, loin du contact des faits et des hommes, car il était naturellement rêveur et chimérique. Mais, quand on le forçait de sortir de ces vagues et vastes régions pour resserrer son esprit dans le limites d'une affaire, celui-ci se trouvait capable de justesse quelquefois de finesse et d'étendue, et même d'une certaine profondeur, mais jamais sûr et toujours prêt à placer une idée bizarre à côté d'une idée juste.

En général, il était difficile de l'approcher longtemps et très près sans découvrir une petite veine de folie, courant ainsi au milieu de son bon sens, et dont la vue, rappelant sans cesse les escapades de sa jeunesse, servait à les expliquer.

On peut dire, au demeurant, que ce fut sa folie plus que sa
raison qui, grâce aux circonstances, fit son succès et sa force 
car le monde est un étrange théâtre. Il s'y rencontre des moments 
où les plus mauvaises pièces sont celles qui y réussissent le mieux. Si Louis Napoléon avait été un homme sage, ou même un homme de génie, il ne fût jamais devenu président de la République.

Il se fiait à une étoile ; il se croyait fermement l'instrument de 
la destinée et l'homme nécessaire. J'ai toujours cru qu'il était 
réellement convaincu de son droit, et je doute que Charles X ait jamais été plus entiché de sa légitimité qu'il l'était de la sienne ; 
aussi incapable, du reste, que celui-ci, de rendre raison de sa foi : car s'il avait une sorte d'adoration abstraite pour le peuple il ressentait très peu de goût pour la liberté. Le trait caractéristique et fondamental de son esprit, en matière politique, était la haine et le mépris des assemblées. Le régime de la monarchie constitutionnelle lui paraissait plus insupportable que celui même de la république. L'orgueil que lui donnait son nom, qui était sans bornes, s'inclinait volontiers devant la nation, mais il se révoltait à l'idée de subir l'influence d'un parlement.

Il avait eu, avant d'arriver au pouvoir, le temps de renforcer ce goût naturel que les princes médiocres ont toujours pour la valetaille, par les habitudes de vingt ans de conspirations passés au milieu d'aventuriers de bas étage, d'hommes ruinés ou tarés, de jeunes débauchés, seules personnes qui, pendant tout ce temps, avaient pu consentir à lui servir de complaisants ou de complices. Lui-même, à travers ses bonnes manières, laissait percer quelque chose qui sentait l'aventurier et le prince de hasard. Il continuait à se plaire au milieu de cette compagnie subalterne, alors qu'il n'était plus obligé d'y vivre.

Je crois que la difficulté qu'il avait à exprimer ses pensées autrement que par écrit l'attachait aux gens qui étaient depuis longtemps au courant de ses idées et familiers avec ses rêveries, et que son infériorité dans la discussion lui rendait, en général, le contact des hommes d'esprit assez pénible. Il désirait, d'ailleurs, avant tout, rencontrer le dévouement à sa personne et à sa cause (comme si sa personne et sa cause avaient pu le faire naître) ; le mérite le gênait pour peu qu'il fût indépendant. Il lui fallait des croyants en son étoile et des adorateurs vulgaires de sa fortune. On ne pouvait donc l'approcher qu'en passant à travers un groupe de serviteurs intimes et d'amis particuliers, dont le général Changarnier me disait, dès ce temps-là, qu'on pouvait les définir presque tous par ces deux mots qui rimaient ensemble : escrocs et marauds.

En somme rien n'était au-dessous de ses familiers si ce n'est sa famille composée en majeure partie de vauriens et de drôlesses.

Tel est l'homme que le besoin d'un chef et la puissance d'un souvenir avaient mis à la tête de la France, et avec lequel nous allions avoir à la gouverner.napoleon3.jpg

 

Fort heureusement, le Très-Haut nous épargne de telles turpitudes!images.jpeg

 

Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas; la hiérarchie catholique a toujours été démocrate, de nos jours encore...La preuve : elle a soutenu Pétain, Mussolini et Franco et canonise, aujourd'hui, les prêtres franquistes, alors que les autres, on n'a pas attendu, ils ont été "canonisés" par l'artillerie franquiste avec la bénédiction des prélats !images.jpegimages.jpeghitler_pretres.jpg


mardi, 01 septembre 2009

Un chapitre de la seconde Démocratie dont les résonances sont fort actuelles

Voici un chapitre fort intéressant de la seconde Démocratie de Tocqueville qui permet de comprendre pourquoi, dans la seconde partie du XXe siècle, tous les redécouvreurs de Tocqueville (dont Aron, mais également Jacob Peter Mayer à qui l'on doit la mise en place de l'édition des Oeuvres Complètes, chez Gallimard, Furet, mais on aurait grand tort d'oublier Soboul qui analyse avec soin l'approche historique de la Révolution française par Tocqueville, dans l'Encyclopaedia Universalis, Lefebvre, qui rédigea l'introduction de L'Ancien Régime et la Révolution, Braudel, qui rédigea l'introduction des Souvenirs, dans l'édition Folio) ou bien étaient de formation marxiste ou avaient une solide culture marxiste. Dans son fort intéeessant Tocqueville, Jacques Coenen-Huther explique comment le sociologue Ralf Dahrendorf: "a malicieusement présenté une description de la 'révolution de la modernité' qui constitueen fait un habile montage d'extraits du manifeste communiste et de la première Démocratie". A mon sens, le passage qui suit, emprunté à la seconde Démocratie est encore plus significatif. L'analyse des faits (comme en ce qui concerne Le Coup d'Etat du dix-huit Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte) et celle de la situation et des enjeux est identique chez les deux politistes, même si les jugements et choix qui suivent sont différents, voire opposés (on pourra consulter sur ce point mon Tocqueville moraliste).

Le "prophétisme" de Tocqueville est une formule facile et déplacée, mais son analyse de la possible montée d'un capitalisme industriel, celui des maîtres de forges du XIXe siècle est encore beaucoup plus prégnante pour nous, aujourd'hui, au comment où le capitalisme financier, international et dévoyé, relève du banditisme de la mafia bancaire et capitalistique pour lequel la vie des individus n'a aucune importance et où l'emploi - qui met en question la vie des individus, des familles et des  économies locales - n'est plus qu'une variable d'ajustement!

Dans le cas précis du texte qui suit, et dont la rigueur est absolument remarquable, on peut penser, juger et/ou regretter que l'hypothèse de Tocqueville selon laquelle la prise de contrôle de la société et de l'économie par une aristocratie inhumaine et pire que tout ce qui a précédé, relève d'un choix de classe, d'un aveuglement volontaire; il n'empêche que ce texte requiert toute notre attention apr les temps qui courent!

Deuxième partie

 

CHAPITRE XX

 

COMMENT L'ARISTOCRATIE POURRAIT SORTIR DE L'INDUSTRIE

 

J'ai montré comment la démocratie favorisait les développements de l'industrie, et multipliait sans mesure le nombre des industriels; nous allons voir par quel chemin détourné l'industrie pourrait bien à son tour ramener les hommes vers l'aristocratie.

On a reconnu que quand un ouvrier ne s'occupait tous les jours que du même détail, on parvenait plus aisément, plus rapidement et avec plus d'économie à la pro­duc­tion générale de l’œuvre.

On a également reconnu que plus une industrie était entreprise en grand, avec de grands capitaux, un grand crédit, plus ses produits étaient à bon marché.

Ces vérités étaient entrevues depuis longtemps, mais on les a démontrées de nos jours. Déjà on les applique à plusieurs industries très importantes, et successivement les moindres s'en emparent.

Je ne vois rien dans le monde politique qui doive préoccuper davantage le législa­teur que ces deux nouveaux axiomes de la science industrielle.

Quand un artisan se livre sans cesse et uniquement à la fabrication d'un seul objet, il finit par s'acquitter de ce travail avec une dextérité singulière. Mais il perd, en même temps, la faculté générale d'appliquer son esprit à la direction du travail. Il devient chaque jour plus habile et moins industrieux, et l'on peut dire qu'en lui l'hom­me se dégrade à mesure que l'ouvrier se perfectionne.

Que doit-on attendre d'un homme qui a employé vingt ans de sa vie à faire des têtes d'épingles? et à quoi peut désormais s'appliquer chez lui cette puissante intelli­gence humaine, qui a souvent remué le monde, sinon à rechercher le meilleur moyen de faire des tètes d'épingles !

Lorsqu'un ouvrier a consumé de cette manière une portion considérable de son existence, sa pensée s'est arrêtée pour jamais près de l'objet journalier de ses labeurs; son corps a contracté certaines habitudes fixes dont il ne lui est plus permis de se départir. Et, un mot, il n'appartient plus à lui-même, mais à la profession qu'il a choisie. C'est en vain que les lois et les mœurs ont pris soin de briser autour de cet homme toutes les barrières et de lui ouvrir de tous côtés mille chemins différents vers la fortune; une théorie industrielle plus puissante que les mœurs et les lois l'a attaché à un métier, et souvent à un lieu qu'il ne peut quitter. Elle lui a assigné dans la société une certaine place dont il ne peut sortir. Au milieu du mouvement universel, elle l'a rendu immobile.

À mesure que le principe de la division du travail reçoit une application plus complète, l'ouvrier devient plus faible, plus borné et plus dépendant. L'art fait des progrès, l'artisan rétrograde. D'un autre côté, à mesure qu'il se découvre plus manifes­tement que les produits d'une industrie sont d'autant plus parfaits et d'autant moins chers que la manufacture est plus vaste et le capital plus grand, des hommes très riches et très éclairés se présentent pour exploiter des industries qui, jusque-là, avaient été livrées à des artisans ignorants ou malaisés. La grandeur des efforts nécessaires et l'immensité des résultats à obtenir les attirent.

Ainsi donc, dans le même temps que la science industrielle abaisse sans cesse la classe des ouvriers, elle élève celle des maîtres.

Tandis que l'ouvrier ramène de plus en plus son intelligence à l'étude d'un seul détail, le maître promène chaque jour ses regards sur un plus vaste ensemble, et son esprit s'étend en proportion que celui de l'autre se resserre. Bientôt il ne faudra plus au second que la force physique sans l'intelligence; le premier a besoin de la science, et presque du génie pour réussir. L'un ressemble de plus en plus à l'administrateur d'un vaste empire, et l'autre à une brute.

Le maître et l'ouvrier n'ont donc ici rien de semblable, et ils diffèrent chaque jour davantage. Ils ne se tiennent que comme les deux anneaux extrêmes d'une longue chaî­ne. Chacun occupe une place qui est faite pour lui, et dont il ne sort point. L'un est dans une dépendance continuelle, étroite et nécessaire de l'autre, et semble né pour obéir, comme celui-ci pour commander.

Qu'est-ce ceci, sinon de l'aristocratie ?

Les conditions venant à s'égaliser de plus en plus dans le corps de la nation, le besoin des objets manufacturés s'y généralise et s'y accroît, et le bon marché qui met ces objets à la portée des fortunes médiocres, devient un plus grand élément de succès.

Il se trouve donc chaque jour que des hommes plus opulents et plus éclairés consacrent à l'industrie leurs richesses et leurs sciences et cherchent, en ouvrant de grands ateliers et en divisant strictement le travail, à satisfaire les nouveaux désirs qui se manifestent de toutes parts.

Ainsi, à mesure que la masse de la nation tourne à la démocratie, la classe parti­culière qui s'occupe d'industrie devient plus aristocratique. Les hommes se montrent de plus en plus semblables dans l'une et de plus en plus différents dans l'autre, et l'inégalité augmente dans la petite société en proportion qu'elle décroît dans la grande.

C'est ainsi que, lorsqu'on remonte à la source, il semble qu'on voie l'aristocratie sortir par un effort naturel du sein même de la démocratie.

Mais cette aristocratie-là ne ressemble point à celles qui l'ont précédée.

On remarquera d'abord que, ne s'appliquant qu'à l'industrie et à quelques-unes des professions industrielles seulement, elle est une exception, un monstre, dans l'ensem­ble de l'état social.

Les petites sociétés aristocratiques que forment certaines industries au milieu de l'immense démocratie de nos jours renferment, comme les grandes sociétés aristocra­tiques des anciens temps, quelques hommes très opulents et une multitude très misérable.

Ces pauvres ont peu de moyens de sortir de leur condition et de devenir riches, mais les riches deviennent sans cesse des pauvres, ou quittent le négoce après avoir réalisé leurs profits. Ainsi, les éléments qui forment la classe des pauvres sont à peu près fixes; mais les éléments qui composent la classe des riches ne le sont pas. À vrai dire, quoiqu'il y ait des riches, la classe des riches n'existe point; car ces riches n'ont pas d'esprit ni d'objets communs, de traditions ni d'espérances communes. Il y a donc des membres, mais point de corps.

Non seulement les riches ne sont pas unis solidement entre eux, mais on peut dire qu'il n'y a pas de lien véritable entre le pauvre et le riche.

Ils ne sont pas fixés à perpétuité l'un près de l'autre; à chaque instant l'intérêt les rapproche et les sépare. L'ouvrier dépend en général des maîtres, mais non de tel maître. Ces deux hommes se voient à la fabrique et ne se connaissent pas ailleurs, et tandis qu'ils se touchent par un point, ils restent fort éloignés par tous les autres. Le manufacturier ne demande à l'ouvrier que son travail, et l'ouvrier n'attend de lui que le salaire. L'un ne s'engage point à protéger, ni l'autre à défendre, et ils ne sont liés d'une manière permanente, ni par l'habitude, ni par le devoir.

L'aristocratie que fonde le négoce ne se fixe presque jamais au milieu de la popu­lation industrielle qu'elle dirige; son but n'est point de gouverner celle-ci, mais de s'en servir.

Une aristocratie ainsi constituée ne saurait avoir une grande prise sur ceux qu'elle emploie; et, parvint-elle à les saisir un moment, bientôt ils lui échappent. Elle ne sait pas vouloir et ne peut agir.

L'aristocratie territoriale des siècles passés était obligée par la loi, ou se croyait obligée par les mœurs, de venir au secours de ses serviteurs et de soulager leurs misères. Mais l'aristocratie manufacturière de nos jours, après avoir appauvri et abruti les hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité publique pour les nourrir. Ceci résulte naturellement de ce qui précède. Entre l'ouvrier et le maître, les rapports sont fréquents, mais il n'y a pas d'association véritable.

Je pense qu'à tout prendre, l'aristocratie manufacturière que nous voyons s'élever sous nos yeux est une des plus dures qui aient paru sur la terre; mais elle est en même temps une des plus restreintes et des moins dangereuses.

Toutefois, c’est de ce côté que les amis de la démocratie doivent sans cesse tour­ner avec inquiétude leurs regards; car, si jamais l'inégalité permanente des condi­tions et l'aristocratie pénètrent de nouveau dans le monde, on peut prédire qu'elles y entreront par cette porte.

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lundi, 29 juin 2009

L’Eglise et L’Etat, politique, religion et laïcité

L’Eglise et L’Etat, politique, religion et laïcité

Benoit XVI & Sarko.jpgVoici quelques mois on a cru bon, dans les sphères du pouvoir, en France et au Vatican, de faire appel à Tocqueville pour renforcer les liens entre un Etat qui se veut laïc et les religions. C’est oublier que Tocqueville a souligné que la première chose qui l’a frappé, en arrivant aux Etats-Unis, avait été de constater chez un peuple « religieux » la séparation effective du religieux et du politique. Alors qu’en France le traumatisme des persécutions religieuses de la Révolution subsiste, les États-Unis offrent l’exemple d’un peuple et d’un État vivant sous un régime démocratique dans lequel la religion est d’autant mieux établie et d’autant plus forte qu’elle est séparée du politique ; mieux encore, c’est dans l’exacte mesure où la religion reste à l’écart de la sphère politique qu’elle est la principale force politique du pays :

« À mon arrivée aux États-Unis, ce fut l'aspect religieux du pays qui frappa d'abord mes regards.[…]

J'avais vu parmi nous l'esprit de religion et l'esprit de liberté marcher presque tou­jours en sens contraire. Ici, je les retrouvais intimement unis l’un à l'autre : ils régnaient ensemble sur le même sol.

Chaque jour je sentais croître mon désir de connaître la cause de ce phénomène.[…]

Ceci me conduisit à examiner plus attentivement que je ne l'avais fait jusqu'alors la position que les prêtres américains occupent dans la société politique. Je reconnus avec surprise qu'ils ne remplissent aucun emploi public. Je n'en vis pas un seul dans l'administration, et je découvris qu'ils n'étaient pas même représentés au sein des assemblées.

La loi, dans plusieurs États, leur avait fermé la carrière politique ; l'opinion dans tous les autres.

Lorsque enfin je vins à rechercher quel était l'esprit du clergé lui-même, j'aperçus que la plupart de ses membres semblaient s'éloigner volontairement du pouvoir, et mettre une sorte d'orgueil de profession à y rester étrangers ».

Pour le reste, Tocqueville se garde bien de juger ce qu’il en est de la foi réelle et du conformisme, de l’authenticité et du pharisaïsme et/ou des convenances d’une société puritaine. Pour l’individu avoir la foi et poser les gestes de la foi sont deux choses différentes ; pour la société, l’apparence compte plus que le fond des choses. Peu importe, pour la société, qu’un acte soit authentiquement religieux ou moral puisque d’un point de vue sociétal l’apparence offre ici la même garantie pour le corps social que la réalité : l’exigence sectaire est purement formelle et se moque bien des canons kantiens ainsi qu’il l’écrit à son ami Kergorlay :

« [Aux États-unis] on suit une religion comme nos pères prenaient une médecine au mois de mai, si ça ne fait pas de bien, a-t-on l’air de dire, au moins ça ne peut pas faire de mal, et il est d’ailleurs convenable de se conformer à la règle commune ».

On le voit le propos est familier ce qui se comprend mieux quand on sait que Tocqueville était essentiellement agnostique.

 

En 1858, Monseigneur Daniel, évêque de Coutances ayant appelé, par trois fois, les paroissiens de son diocèse à prier pour l’envoyé du Très-Haut, Tocqueville - qui n’imaginait pas celui-ci avec la barbichette et les yeux globuleux de Napoléon III - prend sa plume et écrit à son évêque ce petit texte dont on admirera l’ironie :

 

 

 

À MONSEIGNEUR ***, ÉVÈQUE DE...

Tocqueville, 4 mars 1858

 

Monseigneur,

Je viens de recevoir l’Instruction pastorale que vous avez bien voulu m’adresser.

J'ai été très-touché que vous ayez bien voulu vous souvenir de moi dans cette circonstance. Veuillez agréer l'expression de ma vive reconnaissance. Je vous ai lu, monseigneur ; je vous ai admiré. J'ai admiré cette abondance de la parole qui n'ôte rien à la précision de l'idée ; l'éclat du langage ; la force de la pensée que les richesses de l'expression ornent et n'énervent point. J'ai reconnu, en un mot, les dons particuliers de voire éloquence, de cette éloquence qui pénètre dans l'esprit et touche le cœur.

En même temps que je vous exprime avec une parfaite sincérité ces sentiments que la lecture de votre Mandement m'a inspirés, me permettrez-vous, monseigneur, de vous soumettre, avec toute la défiance que je dois avoir en moi-même quand je vous parle, une observation critique. Elle se rapporte à ce paragraphe du Mandement, page 31, où vous parlez de l'Envoyé du Très-Haut, Celui que sa grâce a choisi, ce Ministre des divins Conseils, etc. Il m'a paru que ces paroles impliquaient une sorte de consécration au nom de la religion [ du gouvernement actuel ] ; et j'avoue avec candeur que venant d'un homme tel que vous, elles m'ont ému. Je ne veux point assurément, entrer dans une discussion politique. Je me suppose ami des institutions actuelles (ce que je confesse que je ne suis point), et, partant de cette donnée même, je me demande s'il n'y a pas quelque danger pour la religion à prendre parti pour le pouvoir nouveau et à le recommander en pareils termes au nom de Dieu. J'ai vu, de mon temps même, l'Église mêler aussi sa cause à celle du premier empereur ; je l'ai vue de même couvrir de sa parole la Restauration ; et il ne m'a pas semblé qu'elle eût profité de cette conduite. Dans un pays en révolution comme le nôtre, les jugements qui sont portés sur le pouvoir du moment ne sauraient être unanimes. Dans ces temps malheureux, on ne blâme pas seulement les actes du gouvernement ; on conteste sa moralité, ses droits. Il y a encore aujourd'hui, en France, un grand nombre d'hommes qui regardent comme un acte de conscience de ne point reconnaître le nouveau pouvoir. Je crois qu'on ne saurait nier que parmi ceux-là il ne s'en trouve plusieurs qui par l'étendue de leurs lumières, l'honnêteté de leur vie, souvent par la sincérité de leur foi, sont les alliés naturels de l'Église, je dirais ses alliés nécessaires, si la religion n'avait sa principale force en elle-même.

Parmi ceux mêmes qui approuvent la marche actuelle du pouvoir, combien peu ont honoré ses débuts et ses premiers actes ? [ Violer les serments les plus solennellement prêtés ou rejetés, renverser par la violence les lois qu’on s’était chargé de protéger, mitrailler dans Paris des hommes désarmés pour inspirer une terreur salutaire et prévenir la résistance... Ces actes, et je pourrais assurément en ajouter beaucoup d’autres, ] ces actes peuvent être excusés et même approuvés par la politique ; mais la loi morale universelle les réprouve [ absolument ]. Ceux qui ont présents ces souvenirs si récents de notre histoire, [ ne peuvent manquer d’éprouver ] un trouble douloureux au fond de leur âme et une sorte d'ébranlement de leur croyance, en entendant les voix les plus autorisées couvrir de pareils actes au nom de la morale éternelle [ un pouvoir si nouveau et qui a ainsi commencé ].

Voilà du moins, Monseigneur, le doute que je me permets de vous soumettre, en faisant appel à votre indulgence en faveur d'un homme qui professe pour vous autant de respect que d'attachement.

Alexis buste.jpg

Les récentes prises de position de Benoît XVI me rappellent les propos d’un de mes amis, Etienne Charpentier, l’un des grands biblistes français disparu voici 25 ans : « L’Église catholique me fait penser à l’un de ces chats des dessins animés qui avancent levant la tête, voire fermant les yeux, sans s’apercevoir qu’au bout d’un moment ils marchent au-dessus du vide ».Benoit 16 Sarko1.jpg

 

 

(J’ai reproduit ici le texte tel qu’il parut dans le tome VII de l’édition Beaumont, mais j’ai fait apparaître en caractères gras et entre [...] ce qui avait été supprimé par (ou pour) la censure. Malgré ces suppressions, l’attaque restait forte, contre le régime et contre l’attitude de l’évêque.)Religion & société2.doc

Tocqueville & la religion txt jlb.doc

On pourra également se reporter aux deux adresses suivantes :

http://classiques.uqac.ca/contemporains/benoit_jean_louis...

http://classiques.uqac.ca/classiques/De_tocqueville_alexi...

 



 

mercredi, 24 juin 2009

Des nouvelles du site consacré à Tocqueville

Chers amis, chers collègues,

J'ai cessé de tenir ce blog depuis plusieurs mois maintenant. Il était trop composite - je traiterai sur un autre blog de l'actualité politique car il n'est plus possible de ne pas analyser ce qui se passe - et, en outre j'ai consacré de longs moments à des recherches documentaires qu'il me faut maintenant mettre en forme.

Ce blog sera donc consacré désormais uniquement à l'actualité des travaux et recherches tocquevilliennes.

Dans l'immédiat je vous indique les liens qui vous permettront d'accéder au site de Jean-Marie Tremblay, site bénévole et très remarquable qui met en ligne plus de 4000 textes des classiques des sciences sociales, du XVIIIe siècle à nos jours.

Jean-Marie Tremblay m'a fait l'amitié de mettre en ligne deux de mes ouvrages :

Tocqueville, Notes sur le Coran et autres textes sur les Religions notes_sur_le_coran_L8.jpg

et

Alexis de Tocqueville, Textes économiques, Anthologie critique, publié avec Eric Keslassy.textes_economiques_L17.jpg

Vous pourrez en outre le texte de communications que j'ai faites dans des colloques internationaux (texte de ma communication au colloque du bicentenaire, faite à la Beinecke Library de l'Université Yale de New Haven), textes de conférences et d'articles publiés dans des revues spécialisées. Enfin des dossiers à l'usage des lycéens et étudiants, mais aussi à leurs professeurs et à l'honnête homme du XXIe siècle désireux d'obtenir des renseignements biographiques et bibliographiques sur Tocqueville.

Donc, dans l'immédiat, je vous souhaite une bonne lecture. 

JLB

jennifer.jpgAvec Jennifer Pitts et Lucia, devant le buste d'Alexis, à Tocqueville.

 

http://classiques.uqac.ca/

 

http://classiques.uqac.ca/contemporains/benoit_jean_louis...

http://classiques.uqac.ca/classiques/De_tocqueville_alexi...